Y a-t-il un problème avec le Team DSM ?

(Team DSM)

Depuis quelques années, plusieurs coureurs cyclistes ont quitté l’équipe DSM avant même l’expiration de leur contrat, parfois avec fracas. Une attitude encore relativement rare en cyclisme qui pose question. Dans cet article, nous allons donc essayer de comprendre les raisons qui motivent tous ces départs surprenants, qui sont en fait la résultante de plusieurs facteurs.


Des ruptures de contrat en cascade


Tiesj Benoot a rompu son contrat avec DSM pour filer chez Jumbo-Visma. (E.Garnier – L’Equipe)

Le feuilleton aura duré plusieurs semaines. Il a finalement trouvé son épilogue lundi dernier, le 6 décembre. Le coureur belge Tiesj Benoot, qui avait des envies d’ailleurs depuis l’automne, a obtenu la résiliation de son contrat pour l’année 2022 avec l’équipe DSM, dont il était membre depuis 2020 seulement. Dans la foulée, le spécialiste des classiques flandriennes a paraphé un contrat de deux ans au sein de la formation Jumbo-Visma.

Cette rupture de contrat prématurée, un acte plutôt rare en cyclisme, n’est pas un cas isolé au sein de l’équipe DSM. Bien au contraire, le départ précipité de Benoot ne fait qu’allonger la liste des coureurs qui ont rompu prématurément leur bail avec la structure du manager Iwan Spekenbrink ces dernières années. Marcel Kittel en 2015, Warren Barguil en 2017, Ellen Van Dijk en 2018, Edward Theuns et Tom Dumoulin en 2019, Michael Matthews puis Marc Hirschi en 2020 et plus récemment la jeune pépite belge Ilan Van Wilder le 20 novembre dernier, pour ne citer que les cas les plus connus : tous ont pour point commun d’avoir mis un terme à leur engagement avec DSM (anciennement Sunweb) alors qu’ils leur restaient une ou plusieurs années de contrat.


Grimpeur en devenir également efficace en contre-la-montre, comme le prouve ici sa médaille de bronze obtenue sur les championnats du monde du contre-la-montre espoirs en 2020, Ilan Van Wilder écrira dorénavant son avenir loin du Team DSM. (Belga)

Souvent à l’instigation des coureurs eux-mêmes, ces divorces se règlent en majorité par un accord à l’amiable entre les deux parties. Mais les négociations peuvent être houleuses et tendues, à l’instar de celles concernant le départ du jeune grimpeur Ilan Van Wilder. Ce dernier a même envisagé sérieusement la possibilité de trainer en justice son employeur devant le tribunal d’Overijssel, afin d’obtenir la résiliation de son contrat. Finalement, un compromis a été trouvé et le procès, initialement planifié pour le mois de novembre, n’a jamais eu lieu.

Dans d’autres cas, la rupture d’un contrat chez DSM peut s’avérer soudaine et inattendue. L’exemple le plus parlant est bien sûr celui de Marc Hirschi en janvier dernier, alors même que le Suisse était l’une des têtes de proue de l’effectif. Auteur d’une saison 2020 remarquable, ponctuée notamment d’un succès d’étape sur le Tour de France et d’une victoire sur la Flèche Wallonne, le prodige de 22 ans quitte l’équipe avec effet immédiat le 5 janvier 2021 pour rejoindre quatre jours plus tard UAE Team Emirates…

Tous ces départs prématurés interrogent et font débat au sein de la communauté de suiveurs : quelles sont les causes de ces ruptures de contrats récurrentes chez DSM ? Dans cet article, nous allons tenter de trouver quelques éléments de réponse, en comparant les différentes ruptures de contrat et en analysant les témoignages des coureurs concernés, sans négliger bien sûr le point de vue du Team DSM sur ces affaires.


Un budget trop limité


Révélation de la saison 2020 avec Sunweb, Marc Hirschi a multiplié par 14 son salaire annuel en signant chez UAE-Team Emirates dans la foulée. (AFP)

C’est l’explication la plus pragmatique et celle qui nous vient le premier à l’esprit lorsqu’on s’interroge sur l’origine des multiples ruptures de contrats au sein de l’équipe DSM : et si ce n’était qu’une question de moyens financiers ? Dans le monde du sport, il n’est pas rare en effet que des sportifs se révélant au plus haut niveau quittent une structure avant le terme de leur contrat pour s’en aller signer là où l’herbe est plus verte.

Or, le Team DSM est aujourd’hui encore une équipe au budget relativement limité, voire faible, en comparaison des moyens possédés par les plus grosses écuries du World Tour. Ainsi, Iwan Spekenbrink dispose en moyenne de 15 à 19 millions d’euros annuels pour faire tourner son équipe, soit environ moitié-moins de ce que possèdent Ineos-Grenadiers ou UAE Team Emirates. Ce budget serré représente forcément un frein pour la conservation des meilleurs éléments, qui peuvent réclamer une revalorisation salariale en cas de bonnes performances.


Marc Hirschi, sous ses nouvelles couleurs. (Getty Images)

Dans le cadre de la rupture de contrat de Marc Hirschi en janvier 2021, diverses sources ont ainsi avancé que cette séparation soudaine trouve son origine dans un contentieux financier opposant le Suisse à Iwan Spekenbrink. De fait, en paraphant un contrat de trois ans chez UAE Team Emirates, Marc Hirschi a pu multiplier son salaire annuel par 14, puisqu’il est passé de 70 000€ par an chez Sunweb (ancienne appellation de DSM jusqu’en 2021) à 1 millions d’euros l’année chez son nouvel employeur ! Des sommes pharaoniques justifiées par le changement de statut d’Hirschi en 2020, mais sur lesquelles Spekenbrink n’aurait jamais pu s’aligner. Le coureur aurait donc préféré aller voir ailleurs. Cependant, ces limites financières ne sont pas les seules explications au fait que DSM ait perdu prématurément plusieurs têtes d’affiches ces dernières années. Cela semble même être une cause mineure.


Une équipe très exigeante avec ses coureurs


Chez DSM, tout est calculé pour tirer le meilleur rendement de chaque coureur ! (Panoramic)

Quand on épluche les interviews des coureurs qui ont quitté prématurément Sunweb puis DSM, un point commun ressort dans toutes ces déclarations : le degré d’exigence de l’équipe envers ses cyclistes. Celle-ci serait particulièrement élevée, au point de pousser certains coureurs, et pas des moindres, à se séparer de la structure.

  • L’impérativité d’obtenir des résultats
Marcel Kittel a connu des périodes difficiles chez Giant-Alpecin, après avoir explosé au plus haut niveau en 2013 et en 2014. (Katusha-Alpecin)

Cette exigence se situe d’abord au niveau sportif, puisque plusieurs d’entre-deux ont été officiellement libérés de leur contrat parce qu’ils n’évoluaient plus au niveau attendu par la direction de DSM. Dans un communiqué, l’équipe a par exemple justifié de la sorte le récent transfert de Tiesj Benoot chez Jumbo-Visma : « il est devenu clair que Benoot ne pouvait pas tenir ses engagements, ce qui se reflétait dans les performances à la fois sur et hors du vélo ».

Par ailleurs, lorsque l’équipe libère Marcel Kittel de ses obligations en 2016, c’est après une saison 2015 quasiment blanche avec seulement deux victoires au compteur, un bilan indigne d’un sprinter de son calibre. En toute logique, si Spekenbrink l’a laissé filer chez Quick-Step à l’époque, c’est avant tout parce qu’il ne le croyait plus capable de rebondir au sein de sa formation. Enfin, le départ de Michael Matthews, acté après sa frustrante non-sélection pour le Tour de France 2020, intervient après deux saisons plus pauvres en résultats. Le sprinter australien ne faisait donc plus partie intégrante des plans de l’équipe pour les courses importantes.

  • Des coureurs très encadrés et contrôlés
Romain Bardet n’a jamais caché sa satisfaction d’évoluer chez DSM, dont il apprécie les méthodes d’entrainement. (Getty Images)

Cette nécessité impérieuse d’obtenir des résultats, somme toute logique dans le sport de haut niveau, s’accompagne d’une préparation physique et mentale particulièrement exigeante pour les coureurs de l’équipe. Ainsi, les cyclistes du Team DSM sont très encadrés par la direction sportive. Ils reçoivent des consignes précises qu’il faut impérativement respecter, en matière d’entrainement sur le vélo mais aussi de nutrition par exemple.

Le but : donner une ligne directrice claire pour tout les coureurs afin d’exploiter au maximum le potentiel de chacun, tirer le meilleur de la totalité de l’effectif pour engager la progression de l’équipe entière. « Ils s’intéressent à chaque coureur et ils regardent comment ils vont les développer […] C’est la seule équipe que je connaisse qui s’assure que chaque coureur a un plan très clair dès le début de l’année, explique Romain Bardet, membre de DSM depuis le début de l’année, dans un interview pour CyclingNews. Dans les autres équipes, à l’exception des leaders, on ne connaît pas vraiment le programme de la saison ».

  • Des méthodes d’entrainement qui ne conviennent pas à tout le monde
Ellen Van Dijk, sous les couleurs de Sunweb ! (D.R.)

Pour s’assurer que l’ensemble des routiers respectent leur programme d’entrainement et les objectifs fixés, leurs activités et leurs déplacements sont étroitement contrôlés par le staff de l’équipe. Mais cette volonté de contrôler pointilleusement le quotidien des coureurs, y compris hors course, ne convient pas à tout le monde.

Ainsi, Ellen Van Dijk, l’un des plus gros palmarès du peloton féminin, n’est restée que deux saisons (2017-2018) au sein de l’équipe féminine Sunweb, créée dès 2012. Pourtant expérimentée (34 ans aujourd’hui), Van Dijk s’est plainte de son manque d’autonomie au sein de la structure d’Iwan Spekenbrink, dans un entretien avec le Dagblad van het Noorden. « Chez Sunweb, il y a 48 protocoles à suivre et de plus en plus sont ajoutés » a-t-elle expliqué. Elle poursuit : « il y en a pour l’échauffement, il y a un protocole pour le podium, il y a des règles partout. Je trouve que c’est parfois oppressant que tout soit décidé pour vous et que vous ne puissiez rien penser vous-même ».


Non retenu pour le Tour de France 2020, Michael Matthews a décidé de changer d’air. (Alain Jocard – AFP)

Le suivi important que fait DSM auprès de ses coureurs, chez les femmes comme chez les hommes, a également été critiqué par Michael Matthews, fatigué par tant de contrôles, comme il l’explique dans un entretien avec le média ‘’La course en tête’’ en mars 2021 : « Nous avions beaucoup de réunions chaque jour dans les camps d’entrainement, et même lorsque nous ne participions pas à des camps d’entrainement, nous recevions des appels plusieurs fois par semaine au sujet de certaines stratégies et de choses comme ça. »

Le belge Edward Theuns non-plus n’a pas réussi à s’adapter aux méthodes d’entrainement et à l’exigence sportive demandée par l’équipe, dont il a été membre lors de la seule saison 2019 avant de retourner chez Trek-Segafredo. Officiellement, les deux parties se sont séparées à l’amiable en raison « d’une vision divergente du sport ». A quel niveau se situe cette divergence ?


Edward Theuns n’est resté qu’une saison chez Sunweb avant de retourner chez Trek-Segafredo. (Sunweb Photo : Yuzuru SUNADA)

La semaine dernière, Tiesj Benoot évoquait également dans le communiqué de DSM que « c’est amusant de faire partie de cette équipe, mais que c’est aussi exigeant ». Mais doit-on s’étonner du fait qu’une équipe professionnelle ait des exigences importantes envers ses coureurs en matière de résultats et d’entrainements ? DSM serait-elle plus contraignante avec ses salariés que d’autres écuries du World Tour ? En tout cas, d’après ces témoignages toujours assez vagues, c’est bien le fonctionnement interne de l’équipe, notamment l’exigence et le suivi étroit en matière d’entrainement qui déplait à certains coureurs.

D’ailleurs, Iwan Spekenbrink le concède bien volontiers, la rigueur et la manière de travailler de l’équipe ne convient pas à tout le monde et il n’y a rien d’anormal à cela selon lui : « Nous ne sommes pas une équipe facile », déclare-t-il lors d’un interview donné en 2017 au journal Libération. « C’est très exigeant, c’est une approche sportive très réussie mais aussi très exigeante. […] Nous plaçons la barre haute, ce qui exige un dévouement total et une attention constante sur la façon de nous améliorer et de devenir une meilleure équipe. C’est comme ça que nous en sommes arrivés là, mais ce n’est pas toujours facile pour tout le monde ».


Iwan Spekenbrink le reconnait : Sunweb n’est pas une équipe facile… (D.R.)

Comme le sous-entend Spekenbrink, cette exigence a en effet porté ses fruits à de nombreuses reprises par le passé, mais certains coureurs ont tout de même semblé en payer le prix sur le long terme. Le sprinter Marcel Kittel, recruté dès 2011, a révélé en 2019 au journal néerlandais NRC Handelsblad qu’il a connu un épisode dépressif au début de l’année 2015 après deux saisons au plus haut niveau chez Giant-Shimano (ancienne appellation de DSM jusqu’en 2017).

« Ce n’est qu’à ce moment-là (entre le Tour Down Under et le Tour du Qatar 2015, NDLR) que je suis vraiment tombé dans un trou, raconte-t-il. Je ne sais pas à quel point les gens sont déprimés, mais je crois que je suis allé dans cette direction. » Une déclaration qui sous-entend que cela faisait déjà quelque temps que le sprinter ne se sentait pas très bien dans sa peau de coureur cycliste. « A l’hiver 2014-2015 j’étais tellement déséquilibré que mon corps a dit ‘’boum’’ ». Kittel a finalement pris sa retraite sportive en 2019, à 31 ans seulement.


Vainqueur du Giro 2017 avec Sunweb, Tom Dumoulin a du consentir à d’énormes sacrifices pour transformer le rouleur qu’il était en un redoutable coureur de Grands Tours. (Sunweb – Yuzuru SUNADA)

Vainqueur du Giro en 2017 sous la direction de Spekenbrink, Tom Dumoulin avait quant à lui justifié son départ de la structure en 2020 par le besoin de s’enlever de la pression : « Chez Sunweb j’étais le leader absolu sur beaucoup de courses. Toute l’équipe travaillait pour moi. Alors que chez Jumbo-Visma, sur le Tour, il y aura trois leaders, et c’est quelque chose que j’aime beaucoup et que j’avais hâte de connaître », avait-t-il expliqué sur le site de Jumbo-Visma, sa nouvelle équipe. En janvier 2021, usé mentalement, il annonce faire une pause de quelques mois dans sa carrière professionnelle. La conséquence de plusieurs années de sacrifices pour perdre du poids et devenir un coureur spécialiste des Grands Tours chez Sunweb ?

A lire tous ces témoignages, Iwan Spekenbrink et son staff despotique imposerait des conditions de vie et d’entrainements spartiates à des coureurs vidés, rincés par la pression et les exigences de l’équipe. Il est important cependant de nuancer ce constat : les burn-out en cyclisme lié à l’ultra-professionnalisation, un mal devenu récurrent ces dernières années, ne concernent pas seulement les sportifs passés par DSM.

Au contraire, beaucoup s’y sentent très bien, à l’instar de Romain Bardet. Dans un interview pour la revue Wieler, Cees Bol, le sprinter attitré de l’équipe, a même fustigé les critiques qu’a pu essuyer DSM sur ses méthodes de travail : « Je suis agacé par ce qu’il se dit sur le Team DSM, cela ne correspond tout simplement pas à mes propres expériences ». Simplement, les méthodes d’entrainements et le suivi sportif, véritablement exigeants, ne conviennent pas à tout le monde.

  • Des méthodes de management trop rigides 


D’ailleurs, c’est aussi le cas des méthodes de management. En effet, la gestion managériale d’Iwan Spekenbrink et de son staff a parfois été pour le moins… surprenante. En juillet 2020, Michael Storer a par exemple été viré d’un camp d’entrainement en Espagne pour avoir acheté du shampoing en dehors de la bulle sanitaire établie par l’équipe. L’été dernier, plusieurs coureurs, à commencer par Ilan Van Wilder, se sont plaint de ne pas avoir reçu du matériel pourtant réclamé ou de ne pas avoir été soutenu logistiquement lors des championnats nationaux. Sans parler de Soren Kragh Andersen, qui s’est vu refuser une remontée de quelques millimètres de sa selle… Cette instransigeance peut agacer. Au point d’être la cause directe du départ anticipé de certains coureurs encore sous contrat.

Pour reprendre l’exemple de Marcel Kittel, c’est sa non-sélection au Tour de France 2015, une profonde déception pour lui, qui a été l’élément déclencheur de sa rupture de contrat. Même chose pour Michael Matthews en 2020. Etonnamment écarté de la startlist, l’Australien, coureur le mieux payé de l’équipe, n’a jamais reçu de réelles explications à propos de son changement de programme, puisque Sunweb l’avait ensuite aligné sur le Giro plutôt que sur les classiques ardennaises. Marc Hirschi a quant à lui estimé qu’il n’avait pas été jugé à sa juste valeur par le staff de DSM, trop rigide.


Ilan Van Wilder évoluera chez Quick-Step l’an prochain ! (D.R.)

Dernier exemple en date : la non-sélection du jeune grimpeur belge Ilan Van Wilder sur la Vuelta 2021, tandis que l’épreuve figurait initialement à son programme. Un affront qu’il n’a pas supporté et dont il s’est ému sur les réseaux sociaux : « Ce samedi devait être mes débuts sur un Grand Tour mais ça m’a été arraché des mains… Je n’ai pas les mots pour expliquer à quel point je suis déçu et triste depuis quelques semaines. » Romain Bardet, dans un interview pour Cyclingnews, apporte un autre éclairage sur ce genre de problème : « Aujourd’hui, les jeunes coureurs, du moins certains d’entre eux, peuvent être impatients, ils veulent aller tout droit au sommet et ils ratent des étapes clés de leur développement. »

L’entraineur de l’équipe DSM, Rudi Kemna, avait finalement donné une explication concernant l’absence de Van Wilder sur la Vuelta : « Ilan est un véritable talent, c’est un bon garçon mais il doit encore faire des efforts concernant la ‘coopération […] Sur le plan physique, il est prêt mais une coopération mutuelle est également nécessaire pour permettre à l’équipe d’aller au-delà de ses capacités. Les deux aspects sont tout aussi importants et ça s’applique à tout le monde au sein de l’équipe DSM ».

On touche là à une nouvelle piste de réflexion : signer chez DSM, c’est avant tout intégrer une équipe avec des valeurs et une culture particulière, auxquelles il convient de s’adapter… sous peine de se faire éjecter.


Le collectif avant tout !


Si Marcel Kittel a remporté 8 étapes lors des Tour de France 2013 et 2014, c’est aussi grâce au formidable travail abattu par son équipe lors de la préparation des sprints ! (SID)

Plusieurs des coureurs ayant rompu leurs contrats avec l’équipe DSM n’étaient donc plus en adéquation avec les valeurs de l’équipe. Dans un récent interview paru dans les colonnes du journal l’Equipe, Romain Bardet a d’ailleurs expliqué que DSM est « une équipe à part qui se démarque dans sa manière de travailler » et qui « croit en certaines valeurs et tient farouchement à ses fondamentaux ».

Et le plus important d’entre eux pour Iwan Spekenbrink, c’est le collectif, l’esprit d’équipe. « Je me suis battu pour bousculer le protocole et faire monter toute l’équipe sur le podium lorsqu’on a gagné Paris-Roubaix et le Tour d’Italie, pas seulement le vainqueur. » a-t-il expliqué à Libération en 2017. La primauté du collectif sur les ambitions personnelles est devenu un véritable mantra pour celui qui abhorre l’individualisme de certains leaders obnubilés par leur propre réussite. Chez lui, chacun doit fournir les efforts demandés pour l’équipe, afin que celle-ci progresse ensemble.

C’est pour cela, comme nous l’avons vu, que chaque coureur bénéficie d’un programme de course et d’entrainement spécifique à respecter sérieusement, afin qu’il serve au mieux ses intérêts bien sûr, mais aussi et surtout ceux ses équipiers, de ses leaders, bref, du Team DSM. Ce n’est pas pour rien qu’au fait de sa gloire, en 2013 et en 2014, Marcel Kittel disposait du meilleur train du monde, avec une garde rapprochée composée des fidèles Albert Timmer, Tom Veelers, Johannes Fröhlinger et du lanceur Roy Curvers.


Warren Barguil a essuyé une humiliante exclusion lors de la Vuelta 2017… (Team Sunweb)

Alors forcément, lorsqu’un coureur se distingue par une conduite qui n’est pas conforme à cet esprit d’équipe, nuisant ainsi à la cohésion du collectif, il le paye cash. A l’image de Van Wilder donc, jugé trop peu coopératif, mais aussi d’un certain Warren Barguil.

Souvenez-vous, nous sommes en août 2017, le Breton ressort d’un Tour de France exceptionnel (deux victoires d’étapes et le maillot de meilleur grimpeur) au cours duquel il a annoncé son futur transfert au sein de l’équipe bretonne Arkéa-Samsic pour y retrouver une ambiance « plus familiale ». Aligné sur la Vuelta en soutien de Wilco Kelderman, leader désigné de Sunweb pour le classement général, « Wawa » est sévèrement exclu par son équipe à l’issue de la septième étape de la compétition.

La raison ? Barguil n’a pas attendu Kelderman dans le final de l’étape, victime d’un incident mécanique et arrivé avec 17 secondes de retard sur le Français, membre du groupe principal. Bien sûr, l’annonce de son départ de Sunweb dès le mois de juillet a forcément joué dans ce choix drastique. « Pour moi, la décision était trop dure, expliquait-il à 20 Minutes, quelques semaines plus tard. Quand on est sportif de haut niveau, on fait beaucoup de sacrifices, et quand ça se passe comme ça, c’est difficile à digérer ».


Tom Dumoulin, chez Jumbo-Visma ! (S.Mantey – L’Equipe)

Mais il n’est pas le seul exemple. Si Tom Dumoulin était en désaccord profond avec la direction de Sunweb fin 2019, entrainant ainsi son départ précipité, c’est parce qu’il était devenu trop ambitieux et individualiste d’après le directeur sportif Luke Roberts, qui a égratigné le champion batave dans un interview pour VeloNews. Il détaille : « Tom était assez ambitieux. Avec l’importante pression qui s’exerçait sur lui et sa grande ambition, il aimait avoir beaucoup de contrôle. […] Tom était arrivé à un point où cela devenait difficile pour lui de renoncer à un certain contrôle sur les décisions et il voulait prendre beaucoup de décisions lui-même. Cela le rendait malheureux et il s’est retrouvé dans une situation où il sentait qu’il devait changer et trouver un nouvel élan. »

Chez DSM, même les stars montantes doivent donc se fondre au maximum dans le collectif en suivant les consignes et les principes édictés pour tous, quitte à laisser au moins une partie de ses ambitions de côté. Alors, forcément, quand on s’appelle Michael Matthews, Tom Dumoulin ou Marc Hirschi, on peut y voir un manque de reconnaissance et d’autonomie frustrant.


Une équipe à la pointe de la lutte antidopage



Cependant, le collectif n’est pas le seul précepte auquel les coureurs doivent se plier lorsqu’ils intègrent DSM. Partie intégrante de la culture de l’équipe, l’éthique et la probité en matière de dopage sont des sujets capitaux pour Iwan Spekenbrink, qui a toujours tenu à faire le maximum en matière de lutte antidopage. Fondée en 2005, sa formation a rejoint le MPCC (Mouvement Pour un Cyclisme Crédible) seulement six mois après sa création en 2007, avant que Spekenbrink n’en devienne lui-même le vice-président du conseil d’administration.

Depuis, le Team DSM a acquis la réputation d’être l’une des formations les plus propres du peloton, puisqu’aucun cas de dopage n’a été détecté en son sein. Homme de convictions et de principes (vous l’aurez compris), le manager néerlandais n’hésite pas à défendre des positions radicales comme la radiation immédiate et définitive des coureurs contrôlés positifs ! Aussi, soucieux d’assurer la crédibilité de son projet auprès des sponsors, il a toujours imposé un contrôle étroit à ses coureurs en matière de dopage, s’informant de leurs déplacements, de leurs fréquentations, de leurs régimes alimentaires, des soins médicaux qu’ils reçoivent. L’équipe néerlandaise possède également son propre programme antidopage imposant des contrôles réguliers, ce qui est loin d’être le cas de toutes les autres formations.


Michael Matthews s’est montré critique envers le programme antidopage de Sunweb ! (Fabrice COFFRINI – AFP)

Or, ces belles intentions semblent aussi être la cause du départ de plusieurs coureurs, qui ne supportent plus d’être autant surveillés en matière de dopage. Alors que ce genre de suivis devraient au contraire se généraliser dans toutes les équipes, qui plus est dans un contexte de décroissance du nombre de contrôles antidopage depuis la pandémie de Coronavirus, il a provoqué l’agacement de Michael Matthews, par exemple : « Sunweb voulait juste tout savoir sur tout le monde et s’assurer que tout le monde était égal et toutes ces conneries ». Visiblement, la lutte antidopage ne semble pas autant préoccuper l’Australien, qui y voit davantage une contrainte qu’un bénéfice. Il n’est pas le seul.

Tom Dumoulin aussi a été indirectement critique envers les méthodes de son ancienne équipe, qui n’autorise pas l’utilisation de Cétones par les coureurs. L’administration de ce complément alimentaire liquide, dont ne connait pas vraiment ni les bénéfices ni les risques pour l’organisme sur le long terme, est déconseillée par l’UCI et le MPCC, mais n’est pas interdite par les instances anti-dopage. Plusieurs équipes du World Tour en font donc usage. Pas DSM.


Roger Legeay, le président du MPCC, dont DSM est membre de longue date, est favorable à l’interdiction des Cétones en cyclisme. (L’Est Républicain)

« Ils [le MPCC] ont inventé l’histoire selon laquelle l’utilisation de cétones est très dangereuse », se plaint Dumoulin, justifiant ainsi son départ personnel du MPCC en mai 2020, alors qu’il est devenu membre de l’équipe Jumbo-Visma… qui a quitté l’organisation en 2012 et qui utilise donc les cétones. « Notre équipe utilise les cétones, donc c’est un peu hypocrite de ma part de rester membre » poursuit Dumoulin. Une réaction qui montre bien que le conflit entre Dumoulin et Sunweb était peut-être également lié à des désaccords sur les questions éthiques : le Néerlandais voulait expérimenter la consommation de cétones, ce que l’encadrement de DSM proscrit.

Ces questions éthiques semblent également être l’une des raisons majeures du départ surprise de Marc Hirschi en début d’année, comme l’a dévoilé le journal néerlandais AD en février 2021. Selon le quotidien, UAE Team Emirates n’aurait même pas eu à racheter l’année de contrat qu’il restait à Hirschi chez DSM afin de compenser la rupture anticipée de celui-ci. De fait, ce ne serait pas le Suisse qui est parti, mais bien Iwan Spekenbrink qui l’a poussé vers la sortie.


Depuis son départ de Sunweb, Marc Hirschi n’a pas encore retrouvé son meilleur niveau. (Reuters)

La cause invoquée : un manque de confiance de l’équipe DSM envers le coureur. Hirschi aurait manqué de transparence et n’aurait pas donné les informations exigées par son employeur, même lorsque des questions précises lui ont été posées. Par ce manque de transparence (sur ses déplacements, sa nutrition, les soins reçus, ses fréquentations ?), Hirschi a alors été considéré comme un risque autant pour la réputation de l’équipe que pour l’image des sponsors. Un risque que Spekenbrink, le pourfendeur du dopage, n’a pas voulu prendre. Même si l’absence quasi-totale de communication sur le sujet, tant du côté de DSM que de Marc Hirschi et de son manager Fabian Cancellara, empêche de savoir ce que la pépite helvète a fait… ou n’a pas fait !

En tout cas, cet exemple illustre bien l’intransigeance de DSM en matière de lutte antidopage. Si un coureur menace la probité de l’équipe, il en est aussitôt écarté.  


Conclusion : Des constats à nuancer


Romain Bardet s’affirme de plus en plus comme le leader de l’équipe DSM, dont il défend les valeurs. (DSM)

Pour conclure, nous pouvons affirmer que les causes des départs anticipés de nombreux coureurs chez DSM sont diverses, mais qu’il y a bien des similitudes qui ressortent. Si la question du budget semble être minoritaire, l’exigence de l’équipe envers ses coureurs a été un point de crispation à l’origine de plusieurs séparations ces dernières saisons. Le fonctionnement interne de l’équipe et les méthodes d’entrainement imposées demandent en effet beaucoup d’adaptation aux nouveaux venus, qui ne sont pas habitués à être autant encadré ailleurs.

Cette exigence et ce contrôle conséquent des coureurs se situe tant au niveau sportif (entrainement, nutrition, programme de course) qu’au niveau éthique, avec une lutte antidopage très poussée. Celle-ci fait partie de l’ADN du Team, qui privilégie aussi le travail en équipe durant lequel la communication et le lien entre coureurs et directeurs sportifs semble presque constamment maintenu. Aussi, ne pas être en phase avec les principes de la direction sportive a pu entrainer le départ de plusieurs champions de renoms avant la fin de leur contrat. Ils ne supportaient plus leur manque d’autonomie, s’estimant trop encadrés et mis sous pression, se croyaient sous-estimés par le staff ou étaient en désaccord avec certains choix contraignants sportivement, notamment en matière d’éthique.


La victoire de John Degenkolb sur Paris-Roubaix 2015, l’un des plus beaux succès de l’équipe ! (Team DSM)

Pour autant, il est important de nuancer les critiques qui font de l’écurie néerlandaise une structure rigide et autoritaire. D’ailleurs, les méthodes de Spekenbrink ont fait leur preuve sur le terrain lors de la dernière décennie avec plusieurs saisons remarquables. Surtout, lorsqu’ils signent dans cette formation, les coureurs savent à quoi s’attendre.

Dès lors, s’ils sont en adéquation avec le projet, il ne sera pas question de rupture de contrat fracassante, comme l’explique Romain Bardet : « Quand tu rejoins cette équipe, tu adhères à un plan de performance et à un projet global qui implique énormément de personnes. A partir de là, tu sais exactement où tu vas. Leur mode de développement est très clair, honnête et totalement transparent. […] Mais si tu n’adhères plus à ce projet, la collaboration devient inévitablement difficile, voire impossible. Moi, cette méthode de travail me convient parfaitement. »

A bien des égards, notamment en matière de lutte antidopage, le Team DSM pourrait même être un modèle à suivre


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