Cyclisme – Guerre en Ukraine : L’UCI sanctionne la Russie, une belle hypocrisie ?

Le 1er mars, l’Union Cycliste Internationale (UCI) a décidé d’appliquer la recommandation du Comité International Olympique (CIO) de bannir les sportifs russes et biélorusses des compétitions sportives, en réaction à l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Une décision lourde de conséquences pour les équipes et les coureurs concernés, et qui est en porte-à-faux avec la politique menée par les plus grandes instances du cyclisme ces dernières années.


Pour honorer l’Ukraine, le drapeau ukrainien a été hissé devant le siège de l’UCI situé à Aigle en Suisse. (UCI)

L’UCI condamne la guerre en Ukraine

Comme nous l’avons détaillé dans un précédent article, le monde du sport a promptement réagi à l’invasion de l’Ukraine par la Russie. La planète cyclisme n’a bien sûr pas dérogé à la règle, et, dès le 25 février, l’UCI avait ouvertement condamné l’invasion de l’Ukraine par la Russie, quelques heures seulement après le CIO. Dans un communiqué, l’UCI avait appelé à la fin des combats pour trouver une issue diplomatique à la crise. En signe de solidarité, le drapeau ukrainien a même été hissé devant le siège de la plus haute instance du cyclisme, à Aigle.

Avant-hier soir, l’UCI est passée à la vitesse supérieure en suivant la recommandation du CIO d’exclure les sportifs russes et biélorusses des compétitions sportives, après une réunion extraordinaire de ses dirigeants.

David Lappartient, le président de l’UCI. (UCI)

Dans son communiqué, l’UCI a tout d’abord « décidé d’apporter son soutien à la communauté cycliste ukrainienne et s’est engagée à accueillir les athlètes ukrainiens au Centre Mondial du Cyclisme UCI (CMC), son centre d’éducation et d’entraînement à Aigle, en Suisse ».

Souhaitant être « ferme dans la défense des valeurs olympiques », le comité directeur a pris à l’unanimité plusieurs décisions fortes, s’appliquant, jusqu’à nouvel ordre, dans toutes les catégories et avec effet immédiat : les équipes et les sélections nationales russes et biélorusses ne seront plus autorisées à participer à aucune épreuve du calendrier international UCI, tout comme l’ensemble des équipes courant sous licence russe ou biélorusse.

Celles-ci perdent en effet leur statut d’équipe UCI, une déchéance synonyme d’interdiction de participer à l’ensemble des courses du calendrier cycliste. Parmi les autres sanctions énumérées par l’UCI, on notera le retrait de toutes les épreuves russes et biélorusses du Calendrier International UCI 2022 (soit cinq compétitions seulement, dont quatre sur piste), l’annulation des championnats nationaux des deux pays et l’interdiction de l’apparition en course de « tous les emblèmes, noms, sigles, drapeaux et hymnes liés à la Russie et à la Biélorussie ». Concrètement, les maillots de champions nationaux russes et biélorusses sont bannis des pelotons jusqu’à nouvel ordre.

Le jeune franco-russe Pavel Sivakov pourrait être tenté d’opter pour la nationalité sportive française, une procédure qui va être facilité par l’UCI à cause du contexte. (Ineos-Grenadiers)

Pour ne pas (trop) pénaliser les équipes et les athlètes dans cette affaire, l’UCI a tout de même précisé que les cyclistes de ces deux nations seront autorisés à participer aux épreuves du Calendrier International UCI, mais sous bannière neutre.

Rien ou presque ne change pour Pavel Sivakov (Ineos-Grenadiers), Alexander Vlasov (Bora-Hansgrohe) ou encore Aleksandr Riabushenko (UAE Team Emirates), qui évoluent tous dans des groupes sportifs non-russes. En revanche, l’affaire se complique pour les coureurs membres d’une équipe courant sous licence russe ou biélorusse.

Des sanctions (trop ?) lourdes de conséquences pour les athlètes

L’équipe Gazprom-Rusvelo sur l’UAE Tour la semaine dernière… peut-être l’ultime course de l’équipe avant longtemps ! (AFP)

Dans les faits, avec ces sanctions, pas moins de six équipes professionnelles vont perdre leur licence UCI. Leurs coureurs ne pourront donc plus s’aligner sur aucune course… à moins de tourner casaque ! Une véritable petite mort pour le Team Gazprom-RusVelo (Continental Pro, deuxième division) et pour plusieurs formations de Continentale (troisième division) plus modestes, dont l’équipe féminine du Minsk Cycling Club. D’ailleurs, le fabricant de cycles Look et celui de roues carbones Corima, ont d’ores et déjà annoncé la fin de leur partenariat avec Gazprom-RusVelo.

Ainsi, se sont plusieurs dizaines de coureurs qui se retrouvent sur le carreau. On peut questionner la pertinence de punir, même indirectement, des sportifs qui n’ont rien à voir avec le conflit entre l’Ukraine et la Russie. Pour tous ces cyclistes de haut niveau, qui n’ont rien demandé à personne sinon de pouvoir vivre de leur passion, il va maintenant falloir s’atteler à rechercher un nouveau contrat professionnel, en pleine saison, pour pouvoir courir à nouveau.

Victime d’une chute lors de la troisème étape du Tour de la Communauté de Valence en début d’année, l’expérimenté grimpeur Ilnur Zakarin espérait terminer sa carrière en beauté cette saison. C’est mal embarqué… (Photo by Dario Belingheri – Getty Images)

Ces sanctions touchent d’ailleurs des coureurs de tout horizon, puisque sur les 21 membres de l’effectif de Gazprom-Rusvelo, seuls neuf d’entre eux sont Russes. Parmi les hommes se retrouvant sans contrat, on retrouve notamment Ilnur Zakarin, ancien vainqueur d’étape sur le Tour de France et le Giro, le récent vainqueur d’étape sur l’UAE Tour Mathias Vacek, le sprinter Matteo Malucelli, bien en vue ces derniers temps, ou encore José Manuel Diaz, vainqueur du Tour de Turquie 2021… et qui venait tout juste de retrouver un contrat pro après l’arrêt de l’équipe Delko cet hiver !

Certes, l’UCI a précisé que « des mesures spécifiques seront étudiées pour permettre aux coureurs et aux membres du personnel des équipes russes et biélorusses de s’inscrire auprès d’une équipe UCI qui n’est ni russe ni biélorusse, en dehors des périodes d’inscription. » Mais il serait surprenant que l’ensemble des coureurs et du personnel victimes de ces sanctions parviennent à retrouver une place ailleurs. Il y a de quoi crier à l’injustice.

Bien sûr, la présence dans le peloton d’un sponsor tel que Gazprom, proche de l’état russe, était devenu particulièrement encombrante au vue du contexte actuel. D’où l’idée de pénaliser les groupes sportifs russes comme Gazprom-Rusvelo. Pourquoi pas, mais dans un sport où l’économie repose totalement sur le sponsoring, ce n’est pas sans dégâts : sans sponsor, pas d’équipe, pas de coureurs, pas de courses.

L’hypocrisie de l’UCI

Enfin, à l’instar des autres fédérations sportives, en prenant des sanctions contre la Russie et la Biélorussie, l’UCI fait preuve d’une belle hypocrisie pour une instance qui prétend rester « une organisation politiquement neutre », comme le rappelle encore son communiqué du 1er mars.

Le cyclisme ne cesse de s’exporter. Pour le meilleur et pour le pire… (Saudi Tour)

Surtout, cette volonté de défendre l’agressé ukrainien sur le terrain du sport laisse un goût amer quand on sait avec quels pays l’UCI, au nom de sa fameuse neutralité politique, travaille depuis plusieurs années : le sultanat d’Oman, de Dubaï, du Qatar, les Emirats Arabes Unies ou encore l’Arabie Saoudite. Autant de belles démocraties où l’état de droit et le respect des droits de l’homme sont des valeurs cardinales… et où l’UCI et Amaury Sport Organisation (ASO) se plaisent à développer de nombreuses courses de vélo depuis plus de dix ans (Tour du Qatar entre 2002 et 2016, Tour d’Oman depuis 2010, l’UAE Tour, fusion du Tour de Dubaï et d’Abou D’Abi, depuis 2019, Tour d’Arabie Saoudite, relancé en 2020). Des épreuves qui sont autant d’outils de ‘’soft power’’ pour ces états peu soucieux des « valeurs olympiques ».  

Que l’UCI sanctionne la Russie, la Biélorussie et donc ses ressortissants présents dans le monde du cyclisme suite à l’invasion de l’Ukraine, soit. C’est même une bonne nouvelle. Pensez-donc !  On peut maintenant espérer que l’instance suspende l’équipe UAE Team Emirates de Tadej Pogacar la prochaine fois que la coalition militaire menée par les Emirats Arabes Unis et l’Arabie Saoudite bombarde des centaines de civils au Yémen… A moins que l’UCI ne retrouve soudainement sa « neutralité politique ».


Alexis Kopp

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