Quand football et politique se rencontrent le temps d’un match

Depuis la création du football, au milieu du XIXè siècle, le monde du ballon rond a été propulsé vers la sphère politique. Compte tenu de sa popularité, des dirigeants politiques l’ont utilisé à des fins stratégiques. Sous fond de guerres diplomatiques et de rivalités historiques, des nations ont pu s’affronter sur le terrain rectangulaire pour le meilleur et pour le pire… Retour sur les rencontres les plus marquantes où football et politique se sont réunis durant 90 minutes.

France – Italie, 1938: le fascisme gâche la fête

Giuseppe Meazza et Etienne Mattler avant le début du choc France-Italie en 1938

Organisée en France, la coupe du monde 1938 a des odeurs nauséabondes de fascisme venant d’Italie. Dernière édition avant le triste sort que l’Europe et le monde connaîtra durant 6 ans, le Mondial Français se voulait rassembleur pour faire face à la peste brune qui pullule sur le vieux continent. Après avoir éliminé brillamment le voisin belge (3-1) en huitième de finale, la France atteint, pour la première fois de son histoire, les quarts de finale d’une coupe du monde.

Dans un stade de Colombes à guichet fermé, les Tricolores sont opposés aux Italiens emmenés par son buteur Piola. Maillot de couleur noir et salut fasciste en direction des tribunes, les Transalpins ont ressorti l’attirail fasciste en terre française. Face à ces horreurs, le public français répond de la meilleure des manières en entonnant la marseillaise et en sifflant copieusement l’hymne italien. L’Italie remporte le match (3-1) face à la France et propulsera la squadra azzurra vers une deuxième coupe du monde en battant la Hongrie (4-2) en finale. On imagine bien que le télégramme “Vaincre ou mourir” envoyé avant la finale par le Duce, Benito Mussolini, aux joueurs a réussi à galvaniser l’ensemble de l’effectif italien…

Chili-URSS, 1973: le match fantôme

Sans aucun doute, le Chili-URSS du 21 février 1973 reste la rencontre la plus honteuse de l’histoire du football. Ce match prévu pour les phases de qualification de la coupe du monde s’est inscrit dans un contexte international plus que compliqué. Alors que les deux nations doivent s’affronter dans une double confrontation pour une place au mondial 1974 en Allemagne, un coup d’état frappe le Chili le 11 septembre 1973.

Le gouvernement du président Allende (socialiste) est renversé par une junte militaire installant au pouvoir le général Pinochet, qui instaurera une dictature militaire durant 17 années. Ainsi, Augusto Pinochet se range du côté des États-Unis contrairement à son prédécesseur, Allende, qui était allié à l’URSS. Deux semaines après le coup d’État, la sélection chilienne s’envole à Moscou pour disputer le match aller de cette double confrontation face à l’URSS. Alors que l’URSS n’est plus du tout alliée au Chili et rompt même ses relations diplomatiques avec l’Etat d’Amérique du Sud, le Chili se présente en terre soviétique sous un accueil des plus glacials. Dans le stade Lénine de Moscou, les joueurs chiliens parviennent à ramener un bon match nul (0-0) avant le match retour à Santiago à l’Estadio Nacional.

Depuis le 11 septembre, c’est dans ce stade que la junte militaire emprisonne, torture et tue les opposants politiques au régime d’Augusto Pinochet. Entre le 11 septembre et le 7 Novembre, 40 000 personnes sont passées entre les murs de l’Estadio Nacional. Au courant des exactions commises par le régime chilien, la fédération soviétique refuse de disputer le match retour à l’Estadio Nacional. Alors que la FIFA ne voit pas d’inconvénients à ce que le match retour se dispute à Santiago, l’URSS maintient son refus au nom des droits de l’homme. Suivant l’application de l’article 22 du règlement de la FIFA, la sélection chilienne obtient la qualification sur tapis vert.

Néanmoins, le régime chilien va organiser un simulacre de match à l’Estadio Nacional devant 18 000 spectateurs surveillés par des militaires. Le 21 Novembre 1973, dans un stade où du sang présent dans les vestiaires rappelle les atrocités commises depuis deux mois, les joueurs chiliens pénètrent sur la pelouse et vont marquer un but sans opposition et dans des cages vides pour sceller symboliquement leur qualification à la coupe du monde. Ce match de la honte a réduit au silence les souffrances des milliers de victimes et a servi les intérêts politiques d’Augusto Pinochet.

RFA-RDA, 1974: la guerre des mondes

Beckenbauer (RFA) serre la main de Bransch (RDA) avant le début de cette rencontre historique

Le match RFA-RDA du 22 juin 1974 fut un duel entre deux Allemagnes séparées par un mur depuis 1961. Cette rencontre était vue médiatiquement comme la guerre des mondes avec d’un côté le capitalisme et de l’autre le communisme. C’était un match entre deux nations que tout oppose aussi bien culturellement que sportivement. En RFA, les joueurs professionnels sont des stars planétaires et gagnent beaucoup d’argent. En RDA, les joueurs sont des amateurs et presque inconnus. Dans le jeu, les deux nations s’opposent également avec le talent et l’individualisme en RFA, effort et collectif au service de la RDA. Lors de ce dernier match du groupe 1 de la coupe du monde 1974, la sécurité était l’enjeu primordial avant le jeu suite aux attentats des JO de Munich deux ans plus tôt.

Malgré le rapprochement des deux nations, pas question de faire preuve de laxisme que ce soit d’un côté comme de l’autre. La présence de nombreux policiers de RFA et de snipers autour du stade d’Hambourg témoigna des moyens colossaux mis en place pour garantir la bonne tenue de ce match. En RDA, sur les 40 membres de la délégation présentes pour la coupe du monde, 13 sont des collaborateurs de la Stasi dont 5 joueurs titulaires. Malgré les moyens mis en place pour garantir la bonne tenue de ce choc, cette rencontre s’inscrit dans un contexte de détente puisque les deux nations ont reconnu mutuellement leur souveraineté en signant le traité fondamental en 1972.

Ce premier et unique match de l’histoire entre les deux sélections verra la RDA l’emporter (1-0) sur son voisin de la RFA grâce à un but de Sparwasser.  Un moment d’apaisement qui a fait du bien entre les deux divorcés qui finiront par se remarier la nuit du 9 novembre 1989.

Argentine-Angleterre 1986: la revanche d’une lourde défaite historique

Le 22 juin 1986,, l’Argentine affronte l’Angleterre en quart de finale de la Coupe du Monde. Cette rencontre tombe 4 ans après la guerre menée et remportée par les Anglais pour reprendre les Îles Malouines, revendiquées par les militaires argentins. Bilan de cette guerre: 700 soldats argentins tués et une nation profondément meurtrie. Les joueurs argentins n’ont pas oublié ce qu’il s’est passé, à l’image du gardien, Nery Pumpido, qui déclare avant la rencontre: « Battre les Anglais sera une double satisfaction pour ce qui s’est passé aux Malouines”.

En face, le joueur anglais, Terry Fenwick, admet également que le conflit était très présent et que « le match était extrêmement sensible ». Pour que ce pays faible et martyrisé obtienne sa revanche face à l’Angleterre, il lui fallait un héros et c’est Diego Maradona qui s’y colla.  Sous la chaleur écrasante et devant 144 850 spectateurs au stade Azteca de Mexico, Maradona va marquer l’histoire du football en inscrivant deux buts d’anthologie. Le premier résulte de la malice du génie Argentin en marquant de la main, celle qu’on surnommait par la suite la main de Dieu. Le deuxième est considéré comme le but du siècle, marqué après avoir dribblé 5 joueurs anglais. L’Argentine, soutenue par le monde entier sauf les Anglais, remporte ce match (2-1) et obtient la vengeance tant désirée. Le numéro 10 argentin déclarera après le match: « Bien que nous ayons dit avant le match que le football n’avait rien à voir avec la guerre des Malouines, nous savions qu’ils avaient tué beaucoup de jeunes argentins là-bas, les tuant comme de petits oiseaux. C’était une vengeance. »

Iran-USA, 1998: le sport comme seul vainqueur

Les joueurs iraniens et américains posent ensemble avant le début de la rencontre

Depuis la révolution islamique iranienne de 1979 et la crise des otages américains à Téhéran, les relations entre Washington et Théréran se sont détériorées au fil des années. Etats-Unis comme Iran se voient comme des ennemis et n’ont cessé d’afficher leurs tensions au niveau international. Après avoir obtenu leur qualification à la coupe du monde face à l’Australie le 29 Novembre 1997, l’Iran rencontre pour la première fois de son histoire les Etats-unis pour le compte de la dernière journée des phases de poule du groupe F du Mondial 98. Longtemps habitués à s’affronter diplomatiquement, les deux ennemis jurés vont s’affronter mais cette fois-ci, sur un terrain plus restreint: un stade de football.

Le 21 juin 1998, au stade Gerland à Lyon, un seul vainqueur doit sortir de ce match: le sport. Les joueurs iraniens remettent une rose blanche à tous les joueurs américains et les joueurs se réunissent pour poser ensemble pour les photographies. Des moments de partage et d’accolades qui semblent bien loin de la grave crise politique qui divise les deux nations. Les iraniens vont ressortir vainqueur (2-1) de cette rencontre, la première victoire du pays à la coupe du monde et contre les Etats-unis. Un exploit qui provoquera des scènes de joies dans tout le pays et dont se félicitera l’ayatollah Ali Khamenei déclarant en évoquant les Etats-unis que « le puissant et arrogant adversaire a senti le goût amer de la défaite”

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