Une de « Marca », que faut-il en penser ?

Le dimanche 26 juin, le quotidien sportif espagnol titrait son journal « Africa Power » pour qualifier la soi-disant nouvelle feuille de route du club qu’il supporte, le Real Madrid. Or, les joueurs d’origine africaine ciblés par cette Une s’avèrent paradoxalement être avant tout européens.

Les joueurs du Real Madrid sur la Une possèdent des racines africaines mais sont de nationalités européennes (source : TF1 Info)

L’Africanité en Europe, un sujet historique et éminemment politique

Pour commencer par une remarque liminaire, nous préférons avertir qu’il ne sera pas question de débattre si, oui ou non, les personnes à l’œuvre dans la publication sont racistes. Evidemment que le sujet choisi est sulfureux, puisqu’il a trait à l’identité. Pour couper court à l’hypothèse d’un éventuel dérapage – en même temps, il n’allait pas s’avouer raciste – le journaliste de Marca Pablo Polo s’est défendu et excusé sur RMC, de sa part et de celle de son équipe (rapporté par Sport News Africa).

Remise en contexte

Effectivement, du point de vue juridique, les sportifs représentés sur la Une ne sont en aucun cas Africains, que ce soit en nationalité civile ou sportive (il est courant qu’un sportif en ait deux différentes). Mais ils ont en commun d’avoir des ascendants provenant du même continent. Antonio Rüdiger est Allemand et Sierra-léonais par sa mère ayant fui la guerre civile, Aurélien Tchouaméni, né à Rouen, a des parents d’origine camerounaise, Eduardo Camavinga est né en Angola avant de migrer en France. Ferland Mendy est de nationalité franco-sénégalaise, David Alaba a vu le jour à Vienne en Autriche mais ses géniteurs sont respectivement Nigérian et Philippine. Concernant Karim Benzema, son père est Kabyle et sa grand-mère maternelle est algérienne.

Un peu de droit : la majorité de ces joueurs, à l’exception de Camavinga, sont nés sur le sol européen, parfois de parents africains mais aussi européens selon la nationalité. En France, le droit du sol dispose qu’un individu naissant dans l’Hexagone acquière automatiquement la nationalité française (et si immigration il y eut, la résidence sur le territoire doit atteindre au moins cinq ans depuis l’âge de 11 ans). Même cas en Allemagne pour une naissance sur le sol. L’Autriche requiert quant à elle au minimum dix années continues de résidence ainsi qu’un test de connaissance en langue allemande pour obtenir la nationalité.

Le malaise de la question noire/africaine en Europe

L’hypothèse du racisme en fonction de la couleur n’est pas valable si l’on considère que l’on ne réduit pas ici par exemple les joueurs noirs à l’Afrique. La présence de Karim Benzema, aux racines algériennes, prouve que l’on parle bien des origines. Toutefois, il pourrait aussi servir de faire-valoir, sans oublier que les Maghrébins sont autant touchés par le racisme et les discriminations que les autres Africains. Certains font, sûrement à tort, la distinction entre l’Afrique (qui serait davantage représentée par les Subsahariens) et le Maghreb, partageant le même continent mais ontologiquement différents. C’est pourquoi il est malaisé d’englober tous ces pays sous le slogan « Africa Power » car il peut nier certaines spécificités géoculturelles.

En France et en Europe, les joueurs non-blancs ont toujours fait parler. On pense aux légendaires Larbi Ben Barek (Franco-marocain), Marius Trésor (Guadeloupéen) ou Jean-Pierre Adams, Franco-sénégalais (de gauche à droite ci-dessous). L’avènement de mixité ethnique a mis et met encore du temps à être acceptée. En parcourant les événements sociohistoriques du football, Pascal Boniface, fondateur de l’IRIS, rappelle dans son ouvrage Planète football (Steinkis, 2018) les commentaires d’Il Corriero dello Sport après la défaite de la squadra azurra contre la France à l’Euro 2000 : « Battu par le pouvoir noir, ce football que nous n’avons pas. Les champions d’Europe sont noirs… quant à notre belle Italie entièrement composée de braves italiens, elle est restée avec un sentiment de vide ».

Nous avons affaire avec Marca à une problématique un plus complexe que la bête question des couleurs, apparentée ci-dessus au racisme. Il ne s’agit pas seulement de « black, blanc, beur« , devise lourdement martelée lors des victoires françaises de 1998 et 2000. Ce que l’on perçoit en France sous le prisme de la carnation, les autres pays y compris peut-être l’Espagne le voient autrement.

Même les concernés, à savoir les Français aux racines subméditerranéennes, ne se sont pas forcément offusqués par la Une. Ce qu’ils refusent, c’est que leurs origines soient récupérées et instrumentalisées à des fins politiques – souvent à géométrie variable. Un coup l’on prône l’assimilation d’immigrés ou de leurs enfants (via le sport), un autre coup on les accuse de ne pas faire assez d’efforts dans ce sens (dans tous les autres domaines). Le football est un des seuls totems d’identité, et pas toujours efficace – cf. Mbappé contre la Suisse et Bukayo Saka contre l’Italie à l’Euro 2020.

Kylian Mbappé répondant au président de la FFF Noël Le Graët sur sa volonté de s’éloigner de l’Equipe de France (source : Huffington Post)

Mais pourquoi un tel titre ?

Le jeu dangereux auquel s’est prêté Marca était, suppose-t-on, de mettre en valeur l’identité africaine prégnante chez les joueurs affichés. Et on ne peut pas totalement leur nier cela, beaucoup de ceux-là sont attachés à leur histoire familiale et peuvent se montrer avec des drapeaux ou maillots de leur nation de cœur. Naturellement, la puissance africaine réside dans le fait d’apporter aux pays européens ce supplément de culture et d’âme dans des équipes qui sont, pour certaines, très identifiées. L’Athlétic Bilbao a récemment rechigné à aligner des joueurs qui ne soient pas basques même si le rôle d’Inaki Williams, né de parents ghanéens, contraste le tableau.

Voir aussi: Athletic Bilbao, l’anti-club de foot moderne

L’équipe – littéralement – basque de l’Athlétic Bilbao, avec Inaki Williams en bas à gauche (source : 90min)

Au rebours de cette politique sportive, le Real est mondialiste, accueillant depuis ses premiers éclats des joueurs internationaux, notamment beaucoup de Brésiliens, mais pas que. Ses premières stars à l’ère de la coupe d’Europe dans les années 50 sont étrangères : Di Stéfano et Rial Uruguayen, Puskas Hongrois naturalisé Espagnol, Kopa Français, Santamaria Uruguayen… N’oublions pas de préciser que, malgré ce cosmopolitisme, les Merengue sont soutenus par le dictateur Franco qui réprime précisément les identités régionales comme les Basques et Catalans.

De gauche à droite, Kopa, Rial, Di Stefano, Puskas, et Gento, seul Espagnol (source : Real Madrid.com=

Le principal souci de cette Une tient dans la confusion de ce que signifie l’Afrique. La cellule de recrutement de la maison blanche ne va pas chercher ses profils sur le continent en question, mais bien en Europe. La qualité de la formation des joueurs présents sur la couverture ne doit – a priori – rien aux formateurs et infrastructures des Etats du Maghreb ou ceux subsahariens. Sans rentrer dans le détail de l’article, on devine que le sujet touche, encore une fois, à l’identité. Le Real a toujours valorisé des joueurs de tous horizons, et la réussite de cette saison est due en grande partie aux acteurs partageant ces liens continentaux. Comme une victoire panafricaine !

Alors, plutôt que de chercher à diviser sur ces thématiques, prenons garde à ne pas publier des articles et des gros titres dont on sait d’avance qu’ils seront polémiques. Mais poursuivons le débat sur l’importance des influences dans le style de jeu, les stratégies de recrutement etc., en veillant aussi du côté des commentateurs à ne pas être de mauvaise foi. Faisons attention avant de crier au racisme, et réservons nous le temps de lire en profondeur le contenu et les notes d’intention des auteurs. Ceci en n’occultant pas non plus que l’Afrique reste toujours l’objet de stéréotypes et fantasmes frisant parfois avec le néo-colonialisme (cf. savane, désert sur la couverture, assimilée à « l’exotisme »). Bien faire la part des choses, tel sera notre mot final.

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :