Le sport, une véritable arme pour la Russie

Formule 1, Coupe du monde de football, Wimbledon; voici quelques compétitions sportives auxquelles la Russie et ses athlètes ont été privées par les instances internationales sportives. Ces sanctions mettent à mal la Russie qui voit dans le sport un excellent outil de propagande et d’expansion dans le monde. Le Club 115 vous livre un décryptage du sport vu par la mère patrie.

En tenue de hockeyeur, le président russe Vladimir Poutine se sert du sport pour remettre la Russie sur le devant de la scène internationale

URSS: le sport pour lutter face au monde capitaliste

L’histoire du sport moderne en Russie est avant tout celle d’une revanche. Avant 1917 et la révolution d’octobre, le sport était une pratique réservée à l’élite mais lorsque les bolcheviques accèdent au pouvoir, la situation est tout autre. Lénine s’empare politiquement du domaine du sport afin d’en faire un argument pour lier force nationale et éducation physique.

Le pouvoir soviétique veut professionnaliser le sport en créant successivement l’international rouge sportive (IRS) en 1921 et le conseil suprême de la culture physique (CSCP) en 1923. Les deux instances vont organiser conjointement les spartakiades de 1928 à 1934 pour ainsi faire la propagande pour le bolchevisme parmi les sports ouvriers et concurrencer les jeux Olympiques jugés “trop bourgeois”. 

Le CSCP va créer la « fizkultura » (culture physique) qui a pour but de promouvoir le développement corporel, la culture physique et l’éducation. Ainsi, l’objectif est de redresser le corps de la nation russe par le prisme du corps de la population avec cette possibilité de rendre la population ouvrière et agricole plus performante.

Le sport, selon les dirigeants soviétiques, permet de combattre tous les maux de la population soviétique comme l’alcoolisme ou l’illettrisme. Le but final est de permettre à l’individu de se comporter en groupe afin que le collectivisme prime sur l’individualisme. Au sein des masses, l’amour de la patrie devait primer. Les sports collectifs sont mis en avant au détriment des sports individuels vu comme des sports de “bourgeois”. 

Une affiche des spartakiades

Cependant, l’URSS va mettre ces principes de côté en rentrant dans une nouvelle ère: celle de la compétition et plus particulièrement de la course aux médailles avec les Etats-Unis. Avec la construction d’infrastructures modernes et l’élaboration de nouvelles techniques innovantes pour les sportifs, l’État soviétique veut créer des champions pour prouver sa puissance face au monde.

Nous sommes au sortir de la seconde guerre mondiale et deux mondes s’opposent avec l’URSS et ses alliées qui forment le bloc de l’Est d’un côté et de l’autre les Etats-Unis et les pays membres de l’Otan qui forment le bloc de l’Ouest. En 1952, les deux blocs s’affrontent pour la première fois sportivement lors des Jeux olympiques d’Helsinki. Les Etats-Unis ressortent vainqueur de ces JO avec 40 médailles d’or contre 22 pour l’URSS.

 Durant 40 années et jusqu’à la chute de l’Union soviétique, les deux géants de ce monde bipolaire ne cesseront de s’affronter sur ce vaste terrain qu’est le sport. Outre la course à l’armement et la conquête spatiale, l’URSS a jeté son dévolu sur le sport comme instrument de soft power. Ainsi, l’athlète devient le nouvel héros du pays et permet la fédération de tout un peuple derrière un symbole.

A l’image de Youri Gagarine dans le domaine spatial ou bien Alekseï Stakhanov dans le secteur ouvrier, certains sportifs russes sont devenus des symboles et leurs noms ont été largement exploités par la propagande soviétique. On pourrait citer les gardiens de Hockey sur glace et de Football, Vladislav Tretiak et Lev Yachine, qui font figure de dernier rempart de la nation.

Dans les sports collectifs tels que le hockey sur glace, le football ou le basket, l’URSS excelle grâce à un système de jeu et une mentalité propre au bloc de l’est à savoir effort et collectif s’opposant au talent et à l’individualisme du bloc de l’ouest. 

En remportant 7 fois le classement des médailles en 9 participations aux JO d’été, l’URSS a surclassé les Etats-Unis pour s’afficher au monde entier comme une superpuissance sportive. La finale de basket-ball au JO de Munich en 1972 fut le symbole de cette guerre sportive entre les deux superpuissances. Alors que les Etats-Unis avaient toujours remporté la compétition depuis son introduction en 1936, les basketteurs soviétiques l’ont emporté (51-50) au terme d’un match aussi haletant que discutable au niveau de l’arbitrage. 

Grace à ce panier dans les derniers instants de la rencontre, l’URSS a remporté la finale de basket des JO 1972 contre les Etats-Unis

URSS et Etats-unis se rendent les coups sur et en dehors du terrain puisque les deux ennemis ont boycotté les jeux olympiques organisés par l’un puis l’autre (1980 à Moscou et à Los Angeles en 1984). A travers les jeux olympiques de Moscou en 1980, l’URSS voulait montrer une belle façade du pays et ainsi rayonner aux yeux du monde entier. Cependant le contexte international va les rattraper puisqu’en décembre 1979, l’URSS envahit l’Afghanistan.

Cette guerre menée par l’URSS entraîne le boycott des JO de Moscou par de nombreuses nations principalement occidentales dont les Etats-unis qui est à l’initiative de ce boycott. Suite à ce boycott massif, seules 80 nations étaient présentes aux JO de Moscou, soit le plus faible total depuis 1956. Un échec retentissant pour le pouvoir soviétique qui décidera de boycotter à son tour les jeux olympiques de Los Angeles en 1984

En 1991, la chute de l’URSS marque la fin de la guerre froide. Ainsi l’URSS éclate en plusieurs pays et la Russie perd de sa grandeur. Un homme va tenter de remettre la Russie sur le devant de la scène internationale et n’hésitera pas à utiliser le sport pour y parvenir. Cet homme n’est autre que Vladimir Poutine.

Le sport vu par Vladimir Poutine

Propulsé au pouvoir en 2000, Vladimir Poutine hérite d’un pays en crise économique qui a perdu de son influence dans le monde. L’ancien officier du KBG lance donc une série de réformes importantes pour pouvoir redresser un pays en déclin depuis 1991 et les mandats successifs de son prédécesseur Boris Eltsine. Ainsi, Vladimir Poutine souhaite concentrer les pouvoirs présidentiels avec à sa tête un président fort, à savoir lui-même.

Pour incarner un pouvoir fort et autoritaire, le natif de Saint-Pétersbourg n’hésite pas à s’afficher torse nu, maniant des armes ou bien en pratiquant de nombreux sports. Le sport occupe une place prépondérante dans la vie du président russe. Judo, Sambo et lutte, Poutine a pratiqué de nombreux sports durant sa jeunesse et a, par la suite, compris son importance pour asseoir son pouvoir.

Que ce soit en pratiquant du hockey sur glace, du ski ou du judo en public, le chef d’État russe cherche à se mythifier pour ainsi construire une légende autour de sa personne. Bien loin de l’image que renvoie son prédécesseur Boris Eltsine, qui avait un penchant pour les boissons alcoolisées. 

Vladimir Poutine se mettant en scène (Photo: Alexey Druzhinin / Ria Novosti / AFP)

En se mettant ainsi en scène, Poutine a cette volonté “d’hygiéniser” la population russe. Selon le journaliste et chercheur Lukas Aubin, 20% de la population russe pratiquait un sport régulièrement en 2000 lorsque Vladimir Poutine est arrivé au pouvoir alors qu’aujourd’hui ce chiffre est de 40%. Pareil pour l’alcool qui est un problème de santé publique de premier plan en Russie. Selon l’OMS, la consommation d’alcool en Russie a chuté de 43% entre 2003 et 2016. 

Poutine veut parfaire son image à l’intérieur de ses frontières mais également celle de la Russie aux yeux du monde. 

Dans un but de favoriser la coopération internationale et de rayonnement de la Russie dans le monde, le pouvoir russe veut utiliser la sport comme soft power. Grâce au spectaculaire redressement interne fort d’une croissance annuelle moyenne de 7% entre 2000 et 2008, la Russie a pu à nouveau présenter un modèle attractif.

Dans ce pays qui possède les plus grandes réserves de gaz naturel du monde et les deuxièmes plus grandes réserves de charbon du monde, il fallait diversifier ses partenaires commerciaux et le sport était un moyen de se rapprocher de ses voisins européens. 

L’investissement comme entrée dans le sport mondial

La Russie a d’abord investi principalement dans le sport le plus populaire au monde: le football. En rachetant le club de Chelsea pour la coquette somme de 140 millions de livres en 2003, Roman Abramovich, oligarque russe proche de Vladimir Poutine, a créé un coup de tonnerre dans le football européen et mondial. Certains tabloïds anglais surnommaient le club Cheski en référence à la nationalité russe de l’investisseur. Cumulant 2 Ligue des Champions et 5 titres de Champion d’Angleterre, Romain Abramovich a réussi son pari. 

Une entreprise russe joue également un grand rôle dans l’implantation de la Russie sur le vieux continent et cette entreprise n’est autre que Gazprom. Produisant 93% du gaz naturel russe et contrôlant 15% des réserves mondiales, la première entreprise russe était le sponsor officiel de la Ligue des champions jusqu’en 2022 et la guerre en Ukraine. Un sponsor qui n’est pas un hasard puisqu’en 2005 Gazprom fournissait à l’Europe de l’Ouest 25% de ses approvisionnements.

Gazprom, sponsor principal des plus grande compétitions de football

Mentionné pour la première fois en 2013 par le ministère des affaires étrangères russes, le soft power est décrit comme “faisant partie intégrante de la politique internationale ». Le sport va permettre de mettre en lumière la Russie et de redorer l’image d’un pays où les libertés sont restreintes avec pour exemple: sa 155e position au classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF.

Pour se refaire une image aux yeux du monde, Poutine mise sur l’organisation de grands événements sportifs. Jeux olympiques d’hiver de Sotchi (2014), Coupe du monde de football (2018), finale de ligue des champions et Grand prix de F1, la Russie ne cesse d’accueillir des compétitions sportives avec cette volonté de voir exceller ses sportifs face aux homologues occidentaux

Le soft power de Russie est différent de celui de ses voisins occidentaux car il s’inscrit dans une démarche d’opposition, ainsi la Russie n’hésite pas à utiliser son soft power de manière illégale. Dernier exemple en date? Le Dopage institutionnalisé russe révélé en 2014.

Après des enquêtes de l’agence mondiale antidopage et les aveux de l’ancien directeur du laboratoire antidopage de Moscou, Grigory Rodchenkov, on apprend que de 2011 à 2015 et notamment durant les Jeux olympiques de Sotchi en 2014 dont la Russie est sortie vainqueur, qu’un système de dopage d’Etat sécurisé a été mis en place en Russie. Avec l’aide du FSB (services secrets russes), le ministère de Sports russe a dirigé, contrôlé et supervisé ce dopage institutionnalisé. Au total, 43 médaillés olympiques russes ont été disqualifiés pour dopage. Un coup de tonnerre mondial qui met à mal la stratégie russe et écorne son image aux yeux du monde. 

Grégory Rodchenkov, l’ennemi public numéro 1 du FSB

Après le dopage institutionnalisé, c’est la guerre en Ukraine qui vient désormais bouleverser le quotidien des athlètes en Russie. Au fil des mois, les sanctions des instances internationales de sport tombent. Wimbledon, Coupe du monde, Ligue des champions ou encore plus récemment Euro 2024, Vladimir paie aujourd’hui le prix de sa politique et voit son château de carte s’écrouler sous ses yeux. 

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