Torino – Juventus Turin : aux origines du Derby della Mole

Cet après-midi à 18h, les deux clubs de la ville de Turin s’affrontent pour le compte de la 10ème journée de Serie A. Un affrontement entre deux clubs rivaux qui constitue le derby le plus ancien de la Serie A. Le Club 115 vous propose une plongée dans l’histoire pour comprendre d’où vient cette rivalité.

En février dernier Belotti avait arraché le point du nul (crédits : Getty Images)

A la base de la discorde… un Suisse ?

Comme indiqué dans notre introduction, ce derby est le plus ancien du championnat italien. Il faut remonter au tout début du XXème siècle pour retrouver la trace des origines de cette rivalité.

Alfred Dick

Créé en 1897 par un groupe d’étudiants italiens d’une prestigieuse université, c’est d’abord la Juventus qui voit le jour. Le club de Turin se développe et ce n’est que 9 ans plus tard que les premières graines de la rivalité vont être semées. Le président de la Juventus de l’époque fut chassé de son club après que des discussions concernant une expatriation du club auraient été révélées.

Alfred Dick, entrepreneur Suisse dans le domaine du textile, a donc été accusé de vouloir expatrier le club, ce qui provoqua son départ. Sans perdre de temps, il usa de ses relations avec d’autres personnalités du sport pour fonder le Foot-ball club Torino, produit de la fusion entre le FC Torinese et l’Internazionale Torino.

La ville de Turin possède désormais deux clubs puissants, les bases de la rivalité vont pouvoir être posées. Mais bien évidemment lorsqu’on détaille les origines de rivalités entre deux clubs de la même ville ou de la même région, la source de l’opposition entre les deux entités ne réside pas seulement dans le sport, c’est aussi une question sociale.

Deux clubs de Turin, mais une dimension différente

Comme dans tous les cas de figure, les deux clubs trouvent rapidement leur public, bien différent l’un par rapport à l’autre. Rappelons que la Juventus fut fondée par des étudiants d’une université prestigieuse de la ville, ce qui a valu aux bianconeri d’être associés à la bourgeoisie citadine. Cette association trouva une confirmation dans les années 1920 durant lesquelles la Juventus traversa une période de crise économique (ne pouvant plus compter sur la richesse d’Alfred Dick).

Edoardo Agnelli, sauveur de la Juve

Durant cette période un homme d’affaire va tendre la main au club et le sauver, un nom de famille encore aujourd’hui connu dans le football italien: la famille Agnelli. Cette famille richissime propriétaire du groupe Fiat reprend le club, ce qui renforce l’opposition entre le Torino et la Juventus. Alfred Dick et les anciens de la Juve étaient chouchoutés par la classe ouvrière de Turin, tandis que les classes plus aisées s’identifiaient à la Juventus.

Une scission entre la population turinoise qui était claire à l’époque. Un ouvrier ne pouvait pas être tifoso de la Juve, et inversement. Cette rivalité et l’appartenance à un groupe était viscérale dans la capitale du Piemont. Cette différence entre les deux camps, nous la retrouvons illustrée dans l’ouvrage de Mario Soldati, Le Due Città :

Emilio, naturellement, était pour la Juve, l’équipe des gentlemen, des pionniers de l’industrie, des Jésuites, des bien-pensants, de ceux qui avaient fait des études: bref, des bourgeois riches. Giraudo, tout aussi naturellement, était pour le Toro, l’équipe des ouvriers, des immigrés de régions voisines, ou des provinces de Cuneo et d’Alessandria, de ceux qui avaient fait le Lycée Technique : bref, des petits bourgeois et des pauvres.

Mario Soldati, Le Due Città, 1964.

Cette opposition sera quelque peu chamboulée vers les années 1960 à cause des nombreux flux migratoires venus du Sud de l’Italie, notamment de Sicile et de Campagnie. Les supporters du Torino revendiquaient donc leur appartenance à la ville, à ses origines, tandis que la Juventus devenait un club tourné vers l’international, mondialement connu. La Juve était le club de l’Italie, le Torino celui de Turin.

Cette différence de vision des deux clubs se renforce lorsqu’on sait que même si la Juventus Turin est le club le plus connu des deux, le Torino a le plus de supporters au sein de la ville de Turin.

L’exemple des deux clubs est fascinant et nous pourrions même avancer que le Torino et la Juventus sont les deux faces d’une même pièce. Les deux visages d’une même ville, entre traditions et modernité. Nous retrouvons cela dans les logo des deux équipes. Le blason de la Juve est un simple rappel aux origines turinoises, alors que le Torino utilise l’animal de la ville, une référence bien plus claire à Turin qui renforce l’identité propre, le fameuse torinesità.

Rivalité sportive : succès et drames

En mettant de coté le coté social, le Torino et la Juventus ont été deux clubs à succès dans l’histoire de la Serie A. Avant son déclin récent, le Torino était même considéré comme le plus grand club d’Italie.

Le premier affrontement entre les deux clubs rivaux marquait même le début du Torino dans le championnat italien. Un premier match que les Granata gagnaient 2-1, une bonne entrée en matière pour le Toro et qui débutait la longue série d’affrontements entre les deux clubs. Depuis ce jour jusqu’à aujourd’hui, le Derby della Mole ne s’est pas joué à seulement 13 reprises. 12 fois lors de descentes dans les divisions inférieures du Torino, et la treizième fois lors de la relégation de la Juventus après le scandale du Calciopoli.

Des Derbys toujours électriques

Deux clubs historiques donc, mais aussi victorieux. Dans les années 1930 ce sont les bianconeri qui trustaient les premières places, avec notamment 5 titres de champions d’affilée entre 1930 et 1935. Le Torino ne souffre pas longtemps de la comparaison et remporta lui aussi 5 titres de champion d’Italie consécutivement, entre 1943 et 1949 (les éditions de 1943 et 1944 étant annulé à cause de la Guerre). Pour l’anecdote, Turin est la seule ville présentant deux clubs quintuple champion consécutivement.

Cependant une tragédie va venir frapper l’histoire de ce derby et faire prendre un tournant à l’histoire du Torino : le drame du Superga.

Le 4 mai 1949 au revenir d’un match amical disputé à Lisbonne, l’avion qui transportait l’équipe s’écrasa sur la Basilique de Superga. Cet accident fera 31 victimes, dont 18 joueurs du Torino. Le championnat s’arrêta évidemment face à cette tragédie, et le Torino obtenait de manière honorifique le titre de champion d’Italie, décision motivée par le fait que les Granata étaient alors premiers du classement. Une tragédie qui plonge le Torino dans une crise sportive, et qui mettra des années avant de se relever.

Les images de l’accident du Superga qui décima l’équipe du Torino en 1949

C’est finalement dans les années 70 qu’ils reviendront au premier plan, ils gagneront même 4 derbys d’affilée à cheval sur les saisons 1975 et 1976. À cette époque les deux clubs ont le même niveau de compétitivité mais rapidement la Juventus retrouvera sa suprématie sur le Toro. Ces derniers feront même face à des difficultés économiques liées aux montées et descentes successives pour finalement se restructurer en 2005.

Le dernier titre de champion du Torino en 1976 marque aussi le déclin du Torino face à son voisin la Juventus, à partir de ce moment le rapport de force se stabilise en faveur de la Vieille Dame. Un seul chiffre suffit à démontrer la supériorité récente de la Juventus : La victoire du Torino dans le derby de 2015 marquait à l’époque leur premier succès face au rival depuis 20 ans. 20 longues saisons sans victoire, tellement long.

Quelques anecdotes autour du Derby della Mole :

  • Le retour d’Alfred Dick à la Juventus a été…. houleux. Quelques supporters rancuniers de la Juventus ont enfermé l’ancien président des bianconeri dans les vestiaires. De ce fait le Suisse n’a pas pu assister au premier match de l’histoire de son équipe. Il ne pouvait que deviner ce qu’il s’y passait, en se basant sur les cris des supporters.
  • La plus grande victoire est à mettre au crédit du Torino. Le 17 novembre 1912, les Granata s’imposèrent 8-0 face à leur rival, avec des buts de Eugenio Mosso (triplé), Francisco Mosso, Enrico Ruffa (doublé pour les deux), ainsi que Enrico Debernardi.
  • Le Derby della Mole a fait l’histoire en étant le premier match officiel à être retransmis en direct à la radio. Ce fut le 15 mai 1932, à l’occasion du 29ème Derby. Le match se termina sur une victoire nette 3-0 de la Juventus.
NIcolo Carosio, commentateur du premier match officiel retransmis en radio
  • Au total les deux clubs se sont affrontés en compétition officielle à 206 reprises. 92 victoires pour la Juventus, 58 matchs nuls et 56 victoires pour le Torino. La Juve n’a perdu qu’un seul match lors des 31 derniers affrontements. La malédiction se brise ce samedi?
  • Etonnamment les 14 joueurs avec le plus de derby joués sont tous italiens. Teobaldo Depetrini est celui qui en a le plus joué, avec 30 apparitions. (27 avec la Juventus, 3 avec le Torino). De même, les 9 gardiens avec le plus de clean-sheets sont italiens. Dino Zoff mène la danse avec 11 matchs sans prendre de but, devant Gianluigi Buffon (10 derbys sans encaisser de but).
  • Enfin le derby le plus prolifique en buts a eu lieu le 9 février 1913. Les deux équipes s’étaient quitté sur le score de 8-6 en faveur du Torino, un sacré festival.

Voilà donc pour la présentation de cette rivalité aussi ancienne que complexe. Entre identité sociale et sport, entre tradition et modernité, cette rivalité caractérise ce qu’est la ville de Turin, complète et passionnée. Un synonyme de lutte et de pouvoir, la confrontation entre la Juventus et son antagoniste venu lui disputer la suprématie, un vrai drame à l’italienne.

Voir aussi : Milan – Inter : Rivalité éternelle

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :